Amour et guerre
Comme l’on pouvait s’y attendre, le précédent article sur les différences entre ce que les hommes et les femmes appellent « amour » a suscité de vives réactions. Ce qui a le plus dérangé, d’après mes observations, c’est le fait que j’aie tenté de détailler avec autant de précision que possible la façon dont un homme espère être aimé par une femme, avant même d’entrer dans une relation amoureuse avec elle.
De façon générale, personne n’aime que l’on définisse à sa place ce que signfie « l’amour » pour lui. C’est un concept universellement perçu comme intimement subjectif, et il n’est donc pas surprenant qu’essayer de l’enfermer dans une petite boîte puisse heurter les sensibilités des uns et des autres. Après tout, c’est précisément cette subjectivité qui rend l’amour si humain ! Et c’est également dans cette subjectivité que prennent leur source une bonne partie de nos tragédies personnelles. On retrouve la notion « d’amour » dans la plupart des religions, dans beaucoup de traités de philosophie, dans l’étude cartésienne des dynamiques biologiques, ou encore dans l’interprétation personnelle de chacun, et c’est cette diversité de points de vue qui explique à quel point le concept est universel, mais aussi confus, manipulateur, parfois destructeur, et pourtant fondamentalement nourrissant et structurant — dépendant d’à quel point notre propre conception de l’amour s’aligne avec celle d’autrui.
L’objectif de cet article n’est pas d’imposer une perspective définitive et exhaustive de ce qu’est l’amour masculin, mais de le distinguer de celui des femmes. Cela implique de comprendre comment la vision qu’un homme a de l’amour évolue au cours de son développement. De nombreux commentateurs ont voulu chercher l’origine de ce modèle dans la relation mère-fils. Aussi freudien que cela puisse sonner, ce n’est pas une mauvaise piste pour commencer notre enquête. Les hommes reçoicent en effet leur premier aperçu de l’amour physique, intime et nourricier à travers leur mère, et cette expérience fondatrice constitue ensuite le socle de l’amour qu’ils attendront d’une femme. Les enfants, avant même d’être capables de penser de façon abstraite, perçoivent intuitivement qu’il faut satisfaire certaines conditions pour mériter cet amour maternel.
L’expérience du visage impassible
Il existe une expérience assez célèbre en psychologie de l’enfant, appelée la Still Face Experiment, ou « Expérience du visage impassible », mise au point par Edward Tronick en 1975. Dans les grandes lignes, elle consiste à demander dans un premier temps à une mère d’interagir normalement avec son enfant. Puis, au signal des chercheurs, elle se tait et fige les traits de son visage pour devenir parfaitement inexpressive. La réaction de l’enfant est de cesser également l’interaction, puis de commencer à grimacer, gesticuler et pleurer. La mère reprend ensuite ses interactions normales, et l’on observe que l’enfant reprend également l’interaction, mais présente des signes de stress et d’anxiété qui n’étaient pas présents précédemment.
Cette « réception émotionnelle » s’observe avant même que l’enfant n’apprenne à parler, et donc avant qu’il ne soit capable de former des concepts abstraits. C’est un des schémas émotionnels/comportementaux les plus basiques, programmé très profondément dans notre inconscient.
Il y a de nombreuses manières de programmer ce schéma « de travers », sans même le vouloir forcément. Par exemple, lorsque la mère (ou le père) se place en position de récepteur émotionnel, et que l’enfant se retrouve en position de donneur. L’enfant dispose alors du contrôle total du cadre de la relation avec ses parents. Une autre erreur consiste à ne répondre émotionnellement à l’enfant que lorsqu’il adopte un comportement aggressif, ou pire, de le provoquer jusqu’à obtenir une réponse aggressive, puis de le punir ou de l’ignorer. L’enfant comprend et assimile peu à peu les règles d’un jeu cruel auquel il n’a d’autre choix que de participer.
Et toutes ses relations futures, intimes ou non, se construisent sur cette base.
Les expériences que vous avez vécues entre 12 et 21 ans ont bien sûr participé à vous façonner, car la vie est un jeu à somme cumulative. Cependant, ce qu’il s’est passé entre vos 12 ans et vos 21 ans n’est qu’un prolongement des mécaniques acquises dans votre enfance, avec un peu plus d’influences extérieures, de libido et de pression.
Une des étapes de la libération est de déterminer la source de notre douleur. La douleur agit comme une boussole qui cherche désespérément à retrouver le « bon » parmi le bon, le mauvais et l’affreux qui peuplent notre psyché et le monde qui nous entoure. Elle est comme un morceau de bois à la géométrie biscornue qui bascule et roule à la recherche de l’équilibre perdu. Bien souvent, le seul moyen qu’elle trouve pour tenter de retrouver le « bon » est de balancer violemment entre le mauvais et l’affreux, dans des épisodes de rage fulminants. Et si cela échoue, elle peut passer par des phases de division ou d’auto-mutilation (rejeter les parties indésirables de soi, son passé, son identité, ses émotions, ses relations, ses souvenirs, etc).
Lorsque l’heure des premières rencontres avec le sexe opposé est arrivée, vous n’étiez ni confiant ni sûr de vos besoins ou de vos désirs, parce que vous étiez encore en train de négocier le droit même de vous sentir « bien » et en sécurité. Vous n’avez eu ni l’occasion de développer sur le terrain vos propres méthodes de séduction, ni de percevoir les femmes et les relations pour ce qu’elles sont vraiment — vous avez juste jeté tout cela en vrac dans votre chaos antérieur, en cherchant désespérement le « bon » (l’amour maternel ou paternel, fondamental, où vous êtes vulnérable, aimé, protégé et en sécurité) chez les femmes que vous rencontriez, mélangeant maladroitement la vulnérabilité, l’agressivité sexuelle, le désir ardent d’une affection de longue durée, et le désespoir de ne jamais se sentir en sécurité.
Dès notre naissance, nous comprenons que l’amour est conditionnel, tout en fantasmant sur l’idéal d’une affection inconditionnelle. On passe notre vie d’homme à performer et à rechercher l’excellence dans l’espoir de recevoir en récompense de nos efforts un flot illimité d’affection et d’appréciation. Cette quête perpétuelle de l’amour idéalisé a pour avantage de nous pousser à devenir toujours plus que ce que nous sommes — mais elle repose sur l’illusion qu’une femme peut nous aimer comme on imagine qu’elle en est capable.
Un havre de repos
Un utilisateur l’a très bien résumé dans un commentaire laissé sur un autre forum de la communauté :
Tout ce que l’on souhaite, dans le fond, c’est de pouvoir se relaxer. D’avoir la possibilité d’être ouvert et honnête. On veut un refuge où il n’y a pas besoin de lutter constamment, où l’on regagne des forces au lieu d’en perdre. On veut cesser d’être constamment en alerte, juste pouvoir être avec quelqu’un qui apprécie notre humanité sans nous la reprocher ensuite. Cesser de se battre, cesser de jouer un jeu. Ne serait-ce qu’un instant.
On en rêve, désespérément.
Mais dès que l’on pense avoir atteint cet état, il nous file entre les doigts l’instant d’après.
C’est une révélation que la plupart des hommes ont généralement au moment de se mettre en couple pour la première fois. C’est à ce moment précis que leur processus de maturation commence (ou devrait commencer) vraiment, la première étape étant l’abandon définitif de l’espoir d’un amour inconditionnel. C’est là qu’ils réalisent que l’amour qu’ils espéraient retrouver dans les bras d’une femme n’existait même pas chez leur mère.
Il n’y a pas de repos, pas de trêve. Pourtant, ce désir est si fort qu’il a poussé des générations d’hommes à l’inscrire jusque dans les vœux traditionnels du mariage :
Dans la joie comme dans la peine, dans la richesse et dans la pauvreté, pour le meilleur et pour le pire ; je promets de t’aimer et de te chérir jusqu’à ce que la mort nous sépare.
C’est un serment d’amour inconditionnel, une tentative désespérée de se protéger contre l’hypergamie féminine — par l’engagement sacré, devant Dieu et devant les hommes.
Dans un article précédent, je vous racontais l’histoire d’un homme de 65 ans que je conseillais autrefois, dont la femme avait pratiqué pendant vingt ans un chantage émotionnel constant. Il avait déjà été marié une première fois, divorcé au bout de douze ans parce qu’il ne répondait plus aux attentes financières de sa femme. Il n’avait jamais compris que ces femmes n’avaient pas la même définition de l’amour que lui. Il a préféré aligner sa propre définition de l’amour sur celles de ces femmes. Il était entré dans une quête perpétuelle dont l’objectif était de leur prouver qu’il était digne de leur amour. Lors de la première année de son second mariage, il perdit son emploi. Après quatre mois de chômage, alors qu’il rentrait chez lui après un entretien d’embauche, il trouva les serrures changées et deux sacs poubelle posés devant la porte avec une note : « Ne reviens pas tant que tu n’as pas trouvé un travail. »
Il m’a raconté cette histoire avec fierté : malgré la colère qu’il a ressenti sur le coup, il disait être reconnaissant à sa femme de l’avoir « remis en selle ». Il était arrivé au stade où sa définition de l’amour avait été tellement altérée par son expérience quasiment identique avec sa première femme, où l’espoir d’un amour inconditionnel avait été si bien réduit en morceaux et remplacé par l’idée qu’il devait constamment prouver qu’il méritait l’affection de sa partenaire, qu’il était reconnaissant de ce qu’elle lui avait fait.
Ce n’est que vingt ans plus tard, à soixante-neuf ans et dans un piteux état de santé, qu’il réalisa que tout ce qu’il avait fait durant toutes ces années pour mériter son amour n’avait jamais été apprécié, seulement attendu. Il se retrouvait face à la réalité cruelle qu’il était en train de perdre sa santé, et donc son seul moyen d’espérer répondre aux incessantes qualifications que sa femme exigeait pour le laisser accéder à son amour et son affection.
La réconciliation
Les hommes ont du mal à accepter la froideur avec laquelle les femmes sont capables de passer à autre chose si vite après une rupture, ou de tisser un lien émotionnel (voire sexuel) avec leurs agresseurs, lorsque la survie l’exige. Les femmes détestent que j’écrive ce genre de choses, évidemment, mais ce sont souvent les hommes qui prennent le plus mal la découverte de leur parfaite interchangeabilité. Parce que leur conception de l’amour est différente. Même lorsqu’il fait les plus grands sacrifices, même lorsqu’il va jusqu’à donner sa propre vie pour l’être aimé, l’amour inconditionnel masculin est réduit en pièces par la nature utilitaire de l’amour féminin.
Je comprends que cette vision de l’amour puisse paraître profondément nihiliste. Mais c’est le lourd prix à payer pour sortir de l’idéalisme romantique ambiant et accéder à la lucidité. Tous ceux qui choisissent de prendre la pilule rouge doivent nécessairement passer par là. C’est comme dire adieu à un vieil ami. Pourtant, paradoxalement, une fois cette croyance abandonnée, le monde qui s’offre à vous est bien plus prometteur et excitant qu’auparavant.
Je ne remets pas en question la sincérité des femmes lorsqu’elles affirment qu’elles aiment un homme. Ce que j’affirme, c’est que leur concept de l’amour n’est pas celui que l’on vous a appris à croire.