Tampons

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Le rejet vaut mieux que le regret.

En relisant quelques-uns de mes anciens articles, j’ai réalisé que l’essence de que je défends depuis toutes ces années peut se résumer en un seul concept : dépasser la peur du rejet. 90 % des situations dans lesquelles les AFC (et les AFC en voie de rédemption) se prennent les pieds, et de façon plus générale l’immense majorité des préoccupations masculines concernant les femmes, découlent des stratégies qu’ils déploient pour éviter d’être rejetés. Des stratégies d’évitement émotionnel. Des airbags existentiels. Des tampons psychologiques qu’ils placent préventivement entre eux et toute forme d’intimité.

Les femmes utilisent également ce genre de boucliers émotionnels, bien sûr, mais il serait bien plus productif pour les hommes de commencer par identifier les leurs. Et surtout, qu’ils prennent conscience d’à quel point ils ont fini par y investir leur ego, jusqu’à souvent confondre ces mécanismes d’autodéfense avec leur personnalité.

Presque tous les problèmes masculins récurrents dans les rapports hommes-femmes ont pour seule et même origine ces fameux tampons anti-rejet. Petite liste non-exhaustive des principaux mécanismes :

Relations à distance (LDRs) — Un AFC se cramponne à sa relation à distance comme à un doudou relationnel ; il se dit qu’au moins, ayant déjà été accepté une fois, ça le dispense de devoir se confronter à de nouvelles femmes, donc à de nouveaux rejets potentiels. Même si la relation ne tient plus qu’à un fil (ou à une onde électromagnétique, depuis l’apparition du Wifi), c’est toujours mieux que de repartir à zéro. Le mirage d’une sécurité émotionnelle. Il préfère s’accrocher à une faible éventualité de réussite que d’affronter la peur du vide.

La fausse amitié — Après qu’un gars se soit pris un râteau mémorable, il arrive parfois qu’il s’auto-persuade que, peut-être, à force d’être là, à force d’être gentil et investi, elle finira par le remarquer. Le voilà donc engagé dans une quête silencieuse de validation où il joue au “parfait petit ami potentiel”, en espérant qu’elle finira par miraculeusement ouvrir les yeux et réaliser qu’elle a en fait toujours eu des sentiments pour lui. En réalité, ce dévouement n’est qu’un tampon servant à se protéger contre le rejet des autres femmes : tant qu’il est occupé à jouer les bons amis avec cette fille-là, il n’a pas à prendre de risques ailleurs.

Emails, textos, messages, appels interminables — Tous ces moyens de “rester en contact” sont des tampons modernes. Ils donnent l’illusion d’être proche d’une femme, alors qu’en vérité, ils évitent l’essentiel : se confronter à son regard, son corps, sa réalité. L’AFC se justifie en répétant qu’« au moins, il reste présent dans son quotidien ». La vérité est qu’il reste surtout dans sa propre bulle, sa zone de sécurité, ce qui réduit au minimum les possibilités de se prendre un rejet en face-à-face. Non, ça n’est pas « comme ça que notre génération drague » : quelqu’un qui privilégie l’écran au réel a au fond de lui une peur qu’il dois affronter au plus vite.

Réseaux sociaux et sites de rencontres — On est ici dans le cas d’un tampon institutionnalisé. Le Saint Graal de l’évitement du rejet. Un marché entier fondé sur les insécurités réciproques des deux sexes. Les femmes « pas assez parfaites » y trouvent un public, les hommes qui n’osent plus aborder une vraie fille dans un café s’y réfugient, tous convaincus qu’ils ont enfin le contrôle de leur vie amoureuse. Spoiler : c’est la peur du rejet qui contrôle leur vie.

Objectification du sexe opposé — Lorsque le concept d’objectification est mentionné, c’est en général pour parler de la tendance des hommes à réduire les femmes à des objets sexuels. Cependant, il est important de réaliser que les femmes pratiquent également l’objectification, en réduisant quant à elles les hommes à des “objets de réussite”. Dans les deux cas, ce comportement provient du constat qu’il est plus facile de se faire rejeter par un « objet » que par une vraie personne. C’est pour cela qu’on parle de « jeu de la séduction », de « gagner des points », de « se faire recaler » : le vocabulaire entier sert de tampon. On joue à ne pas se faire mal.

Idéalisation du sexe opposé — C’est le mythe de la « femme de qualité ». Le tampon est ici l’illusion qu’il existe une femme idéale, faite spécifiquement selon nos critères, qui nous attend avec impatience quelque part. L’homme se fixe sur une fille en particulier (le principe de l’unicisme) ou sur un archétype précis de femmes, ce qui réduit mécaniquement le risque de rejet : “je ne désire personne d’autre, je la veux ELLE”. Et si la fille en question le rejette entre-temps, c’est qu’elle n’était qu’une sous-femme, indigne de son amour. Le rejet devient un critère de disqualification.

Mentalité de manque — C’est le grand frère sous anxiolytiques du tampon précédent, et l’inverse exact de la « mentalité de l’abondance ». L’homme prend ce qu’il arrive à saisir, et se dit “J’ai au moins ça, je dois m’en contenter, c’est déjà mieux que rien.” Le vide fait peur, alors on s’accroche au « seul truc disponible ». Quitte à ne jamais arriver à le lâcher.

Les femmes plus jeunes, plus âgées, ou au physique hors-normes — Autre tampon fréquent : choisir des femmes dont les circonstances les rendent moins enclines à rejeter. Une cougar affamée, une jeunette inexpérimentée, ou une fille obèse en manque d’attention : on se sent rassuré. Pas besoin de performance, pas de pression, moins de chances de se faire jeter. Et on se justifie en invoquant les goûts et les couleurs…

Les ligues — L’inverse des standards élevés. Ici, l’homme invente une hiérarchie imaginaire et se disqualifie lui-même pour l’intimité d’une femme : « elle est trop bien pour moi ». Trop belle, trop brillante, trop sociable. Résultat : il n’essaie même pas. La mentalité de ligues est le bouclier moral du lâche.

La pornographie — Je sais, je sais, ce point va faire grincer quelques dents. Mais le porno est un tampon, et je dirais même un des plus efficaces. Le porno ne rejette pas, ne juge pas, ne fait pas attendre. Cliquer, jouir, retourner à ses activités. Zéro effort, zéro risque. Pourquoi est-ce que certaines femmes le détestent autant ? Parce qu’il menace leur monopole sur la gratification sexuelle masculine. Il retire toute valeur à leur arme la plus puissante, leur ressource la plus rare. Plus besoin de partir en quête d’une femme séduisante, agréable et disponible pour pouvoir se vider : monsieur peut trouver tout ce dont il a besoin sur Pornhub. Le fantasme, illimité, sans contrepartie.

Comme annoncé, cette liste est loin d’être exhaustive. Mais une fois que vous commencez à prendre conscience de la mécanique à l’œuvre, vous la voyez partout. Le tampon devient une « préférence » qui finit par s’intégrer à notre identité. Et plus on s’en sert, plus le tampon s’installe, jusqu’à nous faire croire que « c’est juste comme ça que l’on est ».

Vous allez me répondre « C’est très beau tout ça, mais sincèrement, qui aime être rejeté ? Il est normal de vouloir s’en protéger ! ». Bien évidemment, personne n’aime se faire rejeter. Mais le rejet est préférable au regret. Relisez cette liste. Combien de ces tampons vous ont fait perdre des mois, des années de votre vie ? Combien vous ont empêché de vivre de vraies rencontres ? Un rejet, ça brûle. Mais ça passe. Le regret, lui, s’installe.

Pire encore : les tampons s’empilent. Un premier en amène un deuxième, puis un troisième. À force de détourner le regard, on finit par ne même plus savoir ce que l’on fuit. Et on finit par croire que tout ça est juste notre nature profonde.

L’expérience enseigne avec brutalité, mais c’est elle qui enseigne le mieux. Le rejet cru, brutal, frontal, fait l’effet d’une droite en plein visage. Mais c’est la meilleure façon d’apprendre quelque chose. Et des rejets, tout homme va en vivre une multitude au cours de sa vie. Avec les femmes, mais pas que. Les tampons que l’on met en place dans sa vie amoureuse s’appliquent également à la carrière, aux amitiés, au rapport avec son corps, au quotidien.

Il faut voir les tampons comme des épreuves, dont le but est de nous révéler quelque chose sur nous-mêmes. Certains tampons nous rendent juste un peu ridicules. D’autres sont beaucoup plus insidieux, profondément ancrés dans les tréfonds de nos blessures émotionnelles. Mais tous finissent par nous apprendre quelque chose sur la personne que l’on est vraiment. Avez-vous les épaules suffisantes pour prendre un râteau de plein fouet, sourire et revenir plus forts ? Ou préférez-vous fuir, éviter et esquiver, recroquevillés derrière votre tampon ?